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Federico
Garcia Lorca était un poète-musicien bien qu'il ait
également pu être un musicien-poète. Federico Garcia
Lorca est l'un des plus grands génies artistiques
que l'Espagne ait connu; il est originaire de Fuente
Vaqueros, à Grenade, terre fertile de la Vega
arrosée par le fleuve Guadiana, où l'âme paysanne
andalouse nourrit toute la passion qui le distingue.
Né en 1898,
c'est naturellement qu'il rejoint le mouvement
intellectuel qui, à partir des années trente, allait
être appelé la "Génération du 98". L'énorme
sensibilité artistique et poétique, alliée à une
prolifique activité créatrice que lui-même a défini
comme étant "d'usine", font de Lorca un écrivain de
grande importance dans l'histoire lyrique espagnole.
Mais son mérite ne s'arrête pas là. Ne se contentant
pas d'être un bon écrivain, Federico Garcia Lorca
sera non seulement un intellectuel engagé lors des
évènements tragiques que son pays va traverser, mais
aussi un infatigable défenseur des coutumes
populaires espagnoles et andalouses. Le flamenco,
composante de ce riche éventail de traditions,
constitue ainsi un élément clé dans l'oeuvre du
poète. Nous devons à
Federico sa propre vie, tout simplement. Une vie à
laquelle les forces de répression espagnoles mirent
fin le 18 août 1936 à Viznar, Grenade. Il a vécu
pour sa terre et il est mort pour elle, répandant
sur elle son sang.
Barque de
poésie sur les eaux musicales
D'après
les écrits de Pedro Vaquero, la totalité de l'œuvre
de Garcia Lorca est marquée par la musique. Le
premier livre qu'il a publié, Impressions et
Paysages, est dédié à son professeur de musique
Antonio Segura. De la même façon, les titres des
poèmes nous montrent que l'œuvre du poète grenadin
est fondamentalement musicale. Des mots tels que
chanson, suite, nocturne, chant de Noël, sérénade ou
danse, sont une constante dans ses travaux.
Le goût de
Federico pour la musique apparaît dès son plus jeune
âge. Sa mère, grande amatrice de cet art, essaya de
transmettre sa passion à tous ses enfants. Le
gramophone tournait en permanence et son oncle Luis
Garcia jouait du piano. Ils allèrent même jusqu'à
monter une zarzuela (opérette) dans la maison
familiale : "Mon enfance a consisté à apprendre les
Lettres et les chansons avec ma mère, à être un
enfant savant dans le village, un "autoritaire"", se
souviendra Federico bien des années plus tard. Ce
germe musical, qu'il a trouvé depuis son enfance
parmi les siens, a fleuri pour lui donner une
sensibilité artistique qui révéla rapidement ses
aptitudes d'enfant prodige pour la musique et le
piano. Au bout d'un certain temps, son professeur
Antonio Segura conseilla à ses parents d'envoyer
leur fils à Paris où il pourrait approfondir ses
études. Mais la mort du professeur en 1917 enterra
peu à peu ce projet. L'enfant prodige prit alors une
voie qui le lancerait complètement sur la profonde
mer des Lettres. Une mer dont les eaux reposeraient
éternellement sur le fond musical réveillé par sa
fibre artistique, marquant ainsi son oeuvre pour
toujours. Lors de sa conférence "Théorie et jeu du
duende", il déclara : "Tous les arts sont capables
de faire apparaître le duende (démon intérieur),
mais là où il rencontre le plus d'espace, là où il
est le plus naturel, c'est dans la danse et dans la
poésie récitée, car elles demandent un corps vivant
qui interprète, car elles sont des formes qui
naissent et meurent de façon perpétuelle et
soulèvent leurs contours sur un présent précis."
Dans l'article Divulgation, les règles de la musique,
il s'exprime avec la même émotivité : "Avec les mots,
on dit des choses humaines; avec la musique, on
exprime ce que personne ne connaît ni ne peut
définir mais qui existe plus ou moins fortement en
chacun de nous. La musique est l'art pas nature. On
pourrait dire que c'est le champ éternel des idées.
"
Cette
vénération pour l'art musical sera donc une
constante tout au long de sa vie. En 1921, lorsqu'il
apprend à jouer de la guitare, il fait part de son
fervent bonheur pour la musique populaire espagnole
dans une lettre écrite à Adolfo Salazar : "J'apprends
à jouer de la guitare. Il me semble que le flamenco
est l'une des plus gigantesques créations du peuple
espagnol. J'accompagne déjà des fandangos, des
peteneras, et les er cante des gitans : les tarantas,
bulerias et romeras. Tous les après-midi, Le
Lombardo (un gitan merveilleux) et Francisco de la
Fuente (un autre gitan splendide) viennent me donner
des leçons. Ils jouent et chantent d'une façon
géniale, atteignant le plus profond du sentiment
populaire."
La vie
musicale de Federico Garcia Lorca a été orientée
vers trois directions qui ont éclairé ses
inclinations artistiques. Pedro Vaquero les définit
comme suit : une première étape a eu lieu pendant
son enfance, des années pendant lesquelles il a vécu
entouré par une famille amoureuse de la mélodie. Le
petit garçon s'amuse avec des chansons et des jeux
populaires pour enfants de l'époque, et inspirés de
la vie rurale; des expériences vécues au travers de
sa famille, des domestiques, des bonnes et des
habitants du petit village de Fuente Vaqueros. A
propos de ce monde enchanté des premières
expériences musicales de l'enfance, Garcia Lorca se
montre déja adulte. Par rapport à la tristesse et à
la mélancolie des nourrices espagnoles, il déclare :
"Ce sont les femmes pauvres qui donnent aux enfants
ce pain mélancolique, et ce sont elles qui
l'emportent dans les maisons riches. La nourrice,
femme pauvre, donne à l'enfant riche, en même temps
que son lait sylvestre, la moelle du pays."
Pendant
son adolescence, Federico s'éloigne de la musique
populaire pour s'intéresser à la musique classique.
Il découvre Beethoven, Mozart, Schumman, et plus
tard, le nationalisme et l'impresionnisme musical de
Glinka et de Debussy le séduisent. A partir de ce
moment, il se consacre entièrement au folklore
musical, d'une transcendance énorme dans sa vie et
son oeuvre.
Cette
dernière étape du retour au populaire est marquée
par l'amitié qui le lie à son maître et ami Manuel
de Falla. "Falla est un saint... un mystique... Je
ne vénère personne comme je vénère Falla", admet
Federico. A partir de ce moment là, le poète
commence à pénétrer l'univers des chansons
folkloriques. Il se met à étudier tout ce qui a été
publié sur le folklore. Il connaît le Cancionero (recueil
de poèmes lyriques) populaire espagnol de Felipe
Pedrell, le Cancionero de Salamanca de Damasco
Ledesma, le Cancionero de Burgos de Federico Olmeda,
et beaucoup d'autres. Garcia Lorca commence à voir
dans la culture populaire le meilleur bouillon de
cultures pour ses réalisations artistiques et les
revendique comme partie substantielle de l'identité
nationale, réclamant leur valeur. Et en tant que
membre de cette identité propre du peuple, il lance
un cri d'appel et de renaissance à l'une des plus
pures expressions populaires espagnoles et
andalouses : le flamenco.
La
réinvention du flamenco
La
tentative de Garcia Lorca pour revaloriser le
flamenco est liée à un sentiment nationaliste
émergeant dans la musique de l'époque. L'influence
de l'opéra italien sur la musique populaire créa une
réaction de nationalisme populaire dans toute
l'Europe. Les compositeurs se lançaient à la
recherche de musiques ethniques. La musique
andalouse et le flamenco devinrent le point de mire
de nombreux musiciens nationalistes étrangers.
Debussy se définissait comme le plus grand
représentant de la musique impressionniste, une
conception qui fait plus référence à un état
émotionnel de l'esprit qu'à une méthode de
composition musicale selon les normes canoniques.
Plus tard, l'expressionnisme défait les principes
créatifs de l'impressionnisme, le projetant vers une
nouvelle distorsion esthétique. Ces nouvelles
tendances rendent les musiques populaires et
flamencas du sud très similaires, ce qui permet au
flamenco de faire partie de la musique classique du
moment.
Manuel
de Falla, l'un des plus grands compositeurs de tous
les temps, extrait l'essence rythmique du flamenco.
Loin de lui donner un sens anecdotique, et loin des
interprétations expressives superficielles, il
transforme "l'inspiration issue du folklore et du
flamenco en une transmutation sonore de validité
nouvelle et universelle." Concernant le cante en
tant qu'inspiration musicale, Falla suit la même
voie que Federico Garcia Lorca dans sa redéfinition
de ce même cante comme langage poétique. Le flamenco
cesse d'être considéré comme anecdotique, un art de
moeurs ou populaire uniquement joué dans les
tavernes, pour acquérir de nouvelles valeurs
culturelles progressistes et libératrices.
Alors
commence à ressurgir un art "primitif andalou" qui
était jusqu'alors limité aux populations les plus
marginales de la société. Les modernistes permettent
au flamenco de sortir enfin la tête des eaux
marécageuses des tavernes et des jargons urbains où
il se trouvait, pour commencer à recevoir une
certaine considération. Federico, initié au flamenco
depuis son enfance, se charge, à l'âge adulte, de
lui donner un sens universel que personne ne lui
avait auparavant donné. Garcia Lorca réinvente le
flamenco, compris comme âme de l'Andalousie. Il crée
des formes et des modèles nouveaux pour nommer un
art déjà millénaire; il invente un nouveau langage
grâce auquel il inscrit définitivement le flamenco
dans la culture classique, mythique, méditerranéenne
et universelle. Garcia Lorca situe le flamenco au
même niveau que la tragédie grecque. Jean Cocteau,
le grand poète, critique, dramaturge, cinéaste (et
beaucoup plus encore) du début du siècle, rend
magnifiquement compte de cette similitude dans son
film "Le testament d'Orphée" où il utilise la luxure
de la fête flamenca lorsqu'il désire exprimer le
sens caché de la tragédie grecque.
Cette
volonté de donner au flamenco sa transcendance comme
musique populaire a également pour objectif de créer
l'atmosphère propice à la création du Ier Concours
de Cante Jondo qui s'est tenu à Grenade en 1922. Le
groupe d'intellectuels du 27 aida à la réalisation
du concours en reconnaissant le flamenco parmi les
catégories artistiques qu'il défendait. C'était la
première fois que les intellectuels se rangeaient du
côté du flamenco. Lorca endossa le rôle de promoteur
du concours, pour lequel il prépara quelques
conférences au cours desquelles il demandait la
participation du public, participation qu'il
considérait comme un "devoir civique". Il insistait
auprès du public pour qu'il fasse un effort afin de
ressortir "le canto andalou primitif" des
profondeurs du discrédit auquel il avait été destiné.
Dans ce sens, il invite à une réflexion sur "l'incompétence
culturelle qui avait ignoré le cante" : "Pendant que
la Russie brûlait d'amour pour le populaire et qu'en
France vibrait la vague de l'impressionnisme, en
Espagne, pays presque unique dans ses traditions et
ses beautés populaires, la guitare et le cante jondo
étaient de mauvais aloi. Nous devons aux gitans la
création de ces chants, âme de notre âme, les gestes
rituels de la race, la construction de ces chemins
lyriques par lesquels s'envolent tous les maux. Et
depuis les trente dernières années et les leçons que
nous en avons tiré, ce sont ces cantes, Messieurs,
qu'on a voulu enfermer dans les tavernes
malodorantes et les bars mal famés."
Le
concours est l'apogée d'une époque au cours de
laquelle aussi bien Falla que Garcia Lorca montrent
un profond intérêt pour le cante jondo. Ils seront
les deux seuls à créer des oeuvres en relation
directe ou indirecte avec ce mode d'expression
artistique. D'un autre côté, le nationalisme musical
et les groupes intellectuels modernistes réunis
autour de la "Génération du 27", donneront
définitivement au flamenco une nouvelle
considération morale, lui faisant gagner estime et
respect.
Le coup
de griffe du duende
Nous
parlons ici d'une période (les trente premières
années du XXème siècle) pendant laquelle de
nouvelles tendances artistiques, orientées vers une
dimension artistique de distorsion, s'imposent.
Cette dimension exige, de façon chaque fois plus
virulente, que les profondeurs de notre âme, de
notre instinct, soient les créatrices de l'art.
L'impressionnisme dirige son regard vers cet état de
création spirituel et ésotérique que possèdent les
individus. L'expressionnisme va un peu plus loin en
ajoutant un point d'émotivité à cet esprit interne
de création. Plus tard, le surréalisme ouvre
définitivement la voie au flamenco qui devient le
parfait véhicule de l'inspiration. Toute
préoccupation pour le style est abandonnée, un
regard ému se dirige vers la vie profonde du
subconscient, vers le travail de l'instinct qui se
développe au delà des limites du cœur. Le flamenco
reflète, dans sa brillante profondeur, toutes ces
formes artistiques immédiates et irréfléchies,
cassant ainsi les canons traditionnels établis de
beauté équilibrée. Lorca, qui avait vécu de près ce
monde du cante depuis son enfance, se chargera (avec
Falla pour la musique) d'élever le flamenco jusqu'au
monde des grandes expressions artistiques.
D'un
côté, Garcia Lorca emprunte au flamenco ce monde de
dissonances musicales et gestuelles qu'il
réinterprète et intègre dans ses compositions. De
l'autre, le poète apporte à cet art une fusion entre
l'émotionnel et le rationnel qui, avec des ailes
surréalistes, le projette vers un futur nouveau. Ce
surréalisme, lié aux idées de Goethe et de
Nietzsche, conduit Federico à créer la théorie du
duende (démon intérieur). Si le cante flamenco
reflète ce qui se ressent mais ne peut s'expliquer,
le duende est ce qui transmet cette "matière ultime
et fond commun incontrôlable." Goethe disait que la
musique de Paganini exhalait un mystérieux pouvoir
que tout le monde ressentait mais qu'aucun
philosophe ne pouvait expliquer. Dans le flamenco,
cette magie est le duende qui, selon le cantaor
gitan Manuel Tone, il fallait avoir pour triompher.
Le duende n'est pas un style, ça ne s'apprend pas
parce que ça ne peut s'expliquer. "... Il y a
quelques années, lors d'un concours de danse à Jerez
de la Frontera, une vieille de 80 ans a remporté le
premier prix alors qu'elle était en compétition avec
de belles femmes et jeunes filles aux tailles de
guêpe. Elle a gagné uniquement parce qu'elle avait
levé les bras et la têe et tapé des pieds sur le
plancher. Mais lors de cette réunion de muses et
d'anges aux belles formes et beaux sourires, c'est
le duende qui devait gagner et qui a gagné, ce
duende moribond qui traînait sur le sol ses ailes en
couteaux oxydés."
Un
duende qui habite les mystérieux intérieurs des
individus. Federico déclare le rencontrer "endormi
dans les ultimes chambres du sang", là où repose
l'essence pure de l'homme andalou.
Une
caractéristique millénaire propre à l'Andalousie
prend ainsi une dimension universelle à travers
cette tradition d'avant garde, qui a crée une
nouvelle forme d'expression pour le flamenco, un
nouveau langage qui mêle conscience et subconscience.
Le flamenco, qui existait depuis des temps
immémoriaux, est redéfini par Lorca pour l'écriture
et par Falla pour la musique, ce qui lui permet de
devenir une norme.
Voyage
au coeur du flamenco
Les
études que Federico Garcia Lorca consacre au
flamenco sont nombreuses et d'une grande
transcendance dans l'histoire du "chant andalou
primitif". Au cours de son parcours de spécialiste,
intéressé par les énormes possibilités de ce chant,
il donne plusieurs conférences au cours desquelles
il expose ses conclusions. Ces dernières sont la
synthèse de ses études et de celles de Falla sur le
flamenco, en plus des travaux de Felipe Pedrell,
l'un des premiers Espagnols à réaliser une étude
scientifique sur les chansons folkloriques
espagnoles qu'il insère dans son Cancionero
populaire espagnol.
Lors de
la conférence "Le Cante Jondo" (chant andalou
primitif) qu'il donne le 19 février 1922, Federico
expose les origines du cante jondo, alléguant que
"... dans les années1400 de notre ère, les tribus
gitanes persécutées par les cent mille cavaliers du
grand Tamerlan, s'enfuyèrent d'Inde. Vingt ans plus
tard, ces tribus apparaissent dans différents
villages d'Europe et entrent en Espagne avec les
armées sarrasines qui débarquaient d'Arabie et
d'Egypte. Ces peuples arrivés en Andalousie
réunirent les éléments ancestraux andalous et leurs
propres éléments ancestraux, pour donner les formes
définitives de ce que nous appelons aujourd'hui le "cante
jondo". Nous leur devons donc la création de ces
chants, âme de notre âme; nous leur devons les
gestes rituels de la race, la construction de ces
chemins lyriques par lesquels s'envolent tous les
maux."
Il
justifie ainsi ce qu'il disait précédemment : "Il
s'agit d'un chant purement andalou qui existait déjà
sous forme embryonnaire dans notre région avant que
les gitans n'y arrivent." Plus loin, il explique ce
que le "cante jondo" a de jondo : "Voyez, Messieurs,
la transcendance que possède le "cante jondo", et la
sagesse dont a fait preuve notre peuple en
l'appelant ainsi. C'est profond, véritablement
profond, plus encore que tous les puits et toutes
les mers qui entourent le monde, beaucoup plus
profond que le cœur actuel qui le crée et que la
voix qui le chante, parce qu'il est presque infini.
Il vient des races gitanes, traversant le cimetière
des années et les frondes des vents fanés. Il vient
des premières larmes et du premier baiser."
Et en ce
qui concerne la poésie qu'il renferme : "L'une des
merveilles du "cante jondo", en dehors de
l'essentielle mélodie, réside dans les poèmes. Nous
les poètes (...) restons ébahis devant ces vers. Les
plus infinies nuances de la Douleur et de la Peine,
mises au service de l'expression la plus pure et
exacte, battent dans les tercets et les quatrains de
la "seguiriya" et ses dérivés. Il n'y a rien,
absolument rien de comparable en Espagne, que ce
soit au niveau du style, de l'atmosphère ou de la
justesse de l'émotion (...) Quelle chose étrange,
cette façon qu'a le poète anonyme d'extraire en
trois ou quatre vers toute la rare complexité des
plus grands moments sentimentaux de la vie d'un
homme!"
Mais qui
écrit de telles merveilles ?
"Les
vrais poèmes du "cante jondo" ne sont de personne,
ils flottent dans le vent comme des plumes d'or, et
chaque génération les habille d'une couleur
différente pour les abandonner à celles à venir. Les
vrais poèmes du "cante jondo" sont sur une girouette
idéale qui change de direction en fonction de l'air
du temps. Ils naissent parce que c'est comme ça, ils
sont un arbre dans la paysage, une fontaine dans
l'allée de peupliers."
En 1931,
invité par le Comité de Coopération intellectuelle,
Federico Garcia Lorca a explicité sa vision dans sa
conférence "Architecture du cante jondo", dans
laquelle il a essayé d'exposer quelques-uns de ces
fondements : "Le cante jondo se rapproche de la
trille de l'oiseau et des musiques naturelles du
peuplier noir et de la vague; c'est simple à force
de vieillesse et de stylisation. C'est donc un très
étrange spécimen de chant primitif, le plus vieux de
toute l'Europe..."
La
guitare, compagne du cante, occupe une place
exclusive de référence chez Garcia Lorca. "Il ne
fait aucun doute que la guitare a donné forme à
beaucoup de chansons, car ces dernières ont dû se
calquer sur sa constitution tonale. (...) Dans le "cante
jondo", la guitare doit se limiter à marquer le
rythme et à "suivre" le "cantaor". C'est un fond
pour la voix, elle doit être soumise à celui qui
chante (...) Ce qui ne fait aucun doute, c'est que
la guitare a construit le "cante jondo". Elle a
façonné, approfondi l'obscure musique orientale,
juive et arabe, ancestrale et donc balbutiante. La
guitare a occidentalisé le cante et a créé une
beauté sans égale, une beauté positive du drame
andalou, l'Orient et l'Occident en opposition, qui
font de Bétique une île de culture."
D'un
autre côté, en regardant l'auteur depuis une
perspective purement littéraire, poétique, créative,
Federico Garcia Lorca répand ses grandes idées sur
le flamenco dans deux de ses meilleures oeuvres. A
l'aube des années 20, Mora Guarnido, grand ami du
poète, publie un article dans "Noticiero Granadino".
Il y annonce l'apparition d'un homme, Federico, qui
va renouveler le panorama lyrique du moment avec la
création des suites -vers courts réunis en série-
exemple du modèle musical baroque pour les danses de
tonalité similaire. Ces petits poèmes traitent un
même thème sous des angles différents, tout en
essayant d'allier le sens poétique au sens musical.
Ils prennent forme dans Poème du Cante Jondo. Le
livre comprend quatre poèmes introduits par le poète
intitulé Petite ballade des trois rivières. Le
premier de ces grands poèmes est le Poème de la
Seguiriya, dans lequel l'un des petits poèmes fait
une référence explicite au mot :
Le
passage de la seguriya :
Parmi
les papillons noirs
avance une
fille brune
à côté
d'un blanc serpent
de
brouillard.
Terre de
Lumière,
Ciel de
terre.
Enchaînée
au tremblement
d'un
rythme qui jamais n'arrive,
un
poignard à la main droite,
elle
avance, coeur d'argent.
Où vas-tu,
siguiriya,
avec ce
rythme sans tête?
Quelle
lune recueillera
ta douleur
de laurier-rose et de chaux?
Terre de
Lumière,
Ciel de
terre.
La
soleá :
Vêtue de
voiles noirs,
elle pense
que le monde est bien petit
et le
coeur immense
Vêtue de
voiles noirs.
Elle pense
que le tendre soupir,
le cri,
disparaissent
au fil du
vent.
Vêtue de
voiles noirs.
Elle avait
laissé sa fenêtre ouverte
et à
l'aube par la fenêtre
tout le
ciel a débouché.
Ah!
Vêtue de
voiles noirs!
Dans le
troisième, Poème de la Saeta, nous trouvons le poème
Paso, adressé à la Vierge :
Paso
Vierge
en crinoline,
Vierge de
la Soledad,
épanouie
comme une immense
tulipe.
Dans ta
barque de lumières
tu vas
sur la
marée haute
de la
ville,
parmi les
saetas troubles
et des
étoiles de cristal.
Vierge en
crinoline,
tu vas
sur le
fleuve de la rue
jusqu'à la
mer!
Dans le
quatrième de ces grands poèmes, Graphique de la
Petenera, Federico écrit :
Mort de
la peterena
Dans la
maison blanche se meurt
la
perdition des hommes.
Cent
pouliches caracolent
Leurs
cavaliers sont morts.
Et sous la
palpitante
constellation des lampes,
tremble sa
jupe moirée
entre ses
cuisses de bronze.
Cent
pouliches caracolent.
Leurs
cavaliers sont morts.
De longues
ombres affilées
viennent
du trouble horizon
et le
bourdon d'une guitare se rompt.
Cent
pouliches caracolent.
Leurs
cavaliers sont morts.
Entre 1924
et 1927, Garcia Lorca développe le Poème du Cante
Jondo et écrit ce qui deviendra son livre le plus lu,
Le Romancero gitan, dans lequel l'auteur déborde de
ce sentiment propre au sud de cette époque. Rien de
tel que les mots de l'auteur pour comprendre un peu
le sens de cette oeuvre géniale : "Au départ, Le
Romancero gitan n'est pas plus gitan qu'un autre
morceau. Dans son essence, c'est un retable andalou
de tout ce qui est propre à l'Andalousie. Du moins
c'est comme ça que je le vois. C'est un chant
andalou dans lequel les gitans servent de refrain.
Je réunis tous les éléments poétiques locaux et je
leur donne l'étiquette la plus facilement visible.
Des romances de plusieurs personnages apparents qui
ont un seul personnage essentiel : Grenade. (...)
... un livre anti-pittoresque, anti-folklorique,
anti-flamenco, où il n'y a aucune veste courte,
aucun costume de torero, aucun chapeau plat, aucun
tambourin... et où il n'y a qu'un seul personnage...
un seul personnage , la Peine, qui s'infiltre dans
la moelle des os et dans la sagesse des arbres, qui
n'a rien à voir avec la mélancolie, la nostalgie ou
toute autre tristesse ou maladie de l'âme... peine
andalouse qui est une lutte de l'intelligence
amoureuse contre le mystère qui l'entoure et qu'elle
ne peut comprendre."
Un amour
toujours en danger devant la mort aux aguets. Les
disputes entre gitans et les contraintes d'un Etat
répressif, incarné par la Guardia Civil, sont
quelques-uns des thèmes récurrents de cette oeuvre
qui a eu le privilège d'être considérée par la
critique littéraire comme le "retable andalou de
tout ce qui est propre à l'Andalousie".
Poésie,
musique, flamenco... magnifiques concepts, formes
d'existence de cette grande indéfinition qu'est
l'art. Dorian Gray a dit que tout art était
complètement inutile. Federico Garcia Lorca, grâce à
son génie et à son enchantement, dans cette symbiose
qui est née entre le flamenco et lui, a réussi à
donner un peu de sens, de compréhension à cette
profonde expression inutile de nos plus profonds
sentiments et passions, "âme de notre âme", que
signifie le flamenco. Là où la raison se perd,
gauche et maladroite, Garcia Lorca nous a laissé un
magnifique guide pour ces "ultimes chambres du
sang". Il a donné des ailes de vin et de boue à la
poésie, "cette arme chargée de futur". |